Pour comprendre les demandes visant à mieux mesurer l’apport spécifique de l’ESS, il faut donc revenir sur les principales critiques à l’encontre du PIB. La première renvoie au fait qu’au cours des dernières décennies, une partie des décideurs et des citoyens ont pris conscience du caractère limité des ressources écologiques de la planète. Pour faire une analogie avec la comptabilité d’entreprise, le PIB est un compte d’exploitation et non un compte de capital, un bilan. Il cumule les flux de richesse monétaires durant une année, mais ne dit rien de l’évolution du stock de ressources nécessaires pour produire ces flux. Or, peut-on considérer que nous nous enrichissons quand la progression du PIB est acquise au prix de la destruction des ressources (ressources naturelles, mais aussi ressources sociales) qui constituent la base même de la vie ? Poser la question, c’est y répondre. Dans le même temps, de nombreuses études ont mis en cause la corrélation entre croissance du PIB et progression du bien-être durable et certaines d’entre elles affirment même qu’elle serait devenue négative ou qu’il y aurait un découplage depuis le milieu des années 1970 dans les pays riches. La confrontation entre l’évolution du PIB et celle d’autres indicateurs comme l’Indicateur de progrès véritable (IPV) ou encore l’Indice de santé sociale (ISS), qui regroupe seize variables sociales – chômage, pauvreté etc.  – et sanitaires  – mortalité infantile, couverture santé etc.  – fait ainsi apparaitre un découplage total entre l’évolution du PIB et celle de certains indicateurs. L’exemple des évolutions comparées de l’Indicateur de santé sociale et du PIB aux États-Unis au cours des dernières décennies est, de ce point de vue, saisissant. Une récente mise à jour de l’Indicateur de Progrès Véritable (qui tient compte à la fois de variables sociales et de « coûts écologiques » de la croissance) pour une quinzaine de pays font apparaître les mêmes résultats. De fait, le PIB ne dit rien des inégalités dans la distribution des revenus et de ses conséquences, ni des effets de nos modes de développement en termes de santé publique ou de qualité de vie. Résultat : la croissance est devenue désormais « non rentable » dans les pays riches et même, selon certaines estimations, dans certains pays émergents. D’où le constat fait par l’économiste Jean Gadrey : « à partir d’un certain niveau de richesse matérielle, les progrès du bien-être et de la ‘santé sociale’ tiennent à d’autres facteurs et d’autres politiques que la poursuite de la croissance ». Et ce d’autant plus que dans des pays où les gains de productivité sont devenus très faibles, la poursuite de la croissance passe en grande partie par le fait de travailler plus, ce qui s’accompagne de plus de stress, de moins de temps à passer avec sa famille, ses amis, de moins de loisirs… tout en continuant d’aggraver l’empreinte écologique de l’activité. Enfin, et ce n’est pas sans rapport avec ce qui précède, le PIB ne prend en compte que les activités marchandes ou les activités non-marchandes dont la production est assurée par des personnes rémunérées à cette fin. Il ne valorise donc pas l’activité domestique, l’entraide de voisinage et toutes les activités bénévoles, qui concourent pourtant de manière essentielle à la qualité de notre vie individuelle et collective. Une logique qui conduit à sous-estimer de manière très significative l’apport de l’économie sociale et solidaire, pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’ESS poursuit d’autres buts que la recherche du profit, et que nombre de ses organisations parviennent à mobiliser de nombreux bénévoles, notamment dans les associations. De même, la gouvernance de nombreuses fondations, coopératives et mutuelles repose en grande partie sur le bénévolat. Ensuite, parce qu’une partie du produit de l’ESS est assimilé au secteur public et voit donc sa production estimée, comme c’est le cas pour dans le public, à ce qu’elle coûte. Cette convention de mesure ne permet pas de capter les effets de l’ESS ni sur les bénéficiaires directs, ni les bénéfices pour la collectivité. Elle ne tient pas compte de la diversité des valeurs d’usage de cette économie.